Ce que la crise apprend aux préventionnistes
Edito Hygiènes – Volume XXVIII – n°6 – Décembre 2020

Par Jean-Ralph Zahar*.

La crise sanitaire que nous traversons a mis en exergue les limites de nos connaissances, le poids de la peur et de la médiatisation dans les choix de maîtrise du risque infectieux à l’échelon national, régional et local. Au-delà de tout cela, concernant notre métier la crise sanitaire nous rappelle l’importance des trois piliers de la prévention : la recherche, la communication et le pragmatisme.

Dans le domaine de la prévention, nous avons collectivement été interpellés par les nombreuses interventions d’experts en tout genre, de sociétés savantes de toute spécialité, qui pour chacun et chacune d’entre elles avaient leurs opinions, leurs idées et leurs recommandations, sans aucune concertation d’ailleurs. Le résultat se solde, non seulement par des recommandations parfois aberrantes mais surtout par une difficulté certaine pour nos équipes de communiquer et de rassurer les personnels de terrain au regard des messages et des images discordantes diffusées à travers tous les médias. Le plus inquiétant réside dans le fait de l’absence de progression entre les 1re et 2e vagues.

Si notre objectif est d’être à terme inutile, il est certain qu’aujourd’hui nos collègues n’ont toujours pas intégré les éléments nécessaires et suffisants pour gérer le risque infectieux encore moins lorsqu’il s’agit d’une épidémie liée à un agent pathogène inconnu

Le constat est amer mais il doit nous amener à redoubler d’efforts, non pour imposer nos idées, mais pour convaincre nos collègues au quotidien mais aussi, et surtout, nos universités et nos autorités, quant au rôle que nous tenons. Oui, cette crise a encore une fois mis en lumière l’importance primordiale de notre métier d’hygiéniste. Quand l’histoire racontera cette pandémie, comme pour les autres, elle soulignera la primauté de la prévention sur la thérapeutique.

Mais alors comment avancer et envisager l’avenir ?

L’avenir ne peut être envisagé sans une recherche de qualité nationale et collaborative dont l’objectif premier serait non seulement de répondre aux problématiques hospitalières mais aussi et surtout aux problématiques de la ville. Dans cette optique, notre métier doit évoluer, et nos collaborations aussi.

Cette crise nous a montré l’importance des partenaires non-soignants, indispensables pour mener des recherches de qualité et émettre des recommandations pragmatiques et compréhensibles. Nombreux sont les partenaires qui se sont illustrés lors de cette crise : les ingénieurs et la transmission aérienne opportuniste du Sars-CoV-2, les sociologues et le poids de la peur et de l’incertitude dans la gestion de la crise y compris au lit du malade, les mathématiciens modélisateurs et l’évaluation du risque en intrahospitalier et en communautaire.

Cette crise nous a aussi montré l’importance de la communication et des réseaux sociaux pour diffuser nos messages. Il est évident qu’en termes de prévention, nous avons laissé la place à des professionnels de santé n’ayant jamais jusque-là pensé le risque infectieux et qui par manque de pédagogie ont joué sur les peurs. Il est urgent d’introduire la communication comme une des facettes indispensables de notre art et d’investir les outils modernes pour transmettre en y incluant des approches utilisées par les influenceurs.

Enfin et c’est probablement le plus important : cette crise nous a appris encore une fois l’importance du pragmatisme. Oui, on peut retrouver du Sars-CoV-2 dans l’air mais cela reste exceptionnel. Oui le masque FFP2 est plus filtrant que le masque chirurgical. Oui le virus peut survivre sur les surfaces plus ou moins longtemps… Mais tout cela ne peut conduire à des traitements d’air dans les écoles, chez les dentistes, à des masques FFP2 pour tous et tout le temps, à des casaques, surchaussures, ou encore à des détergents-désinfectants dans le métro, ou pulvérisés sur les bancs publics.

Oui la peur nous a fait faire tout et n’importe quoi, mais pour faire différemment il me semble que nous avons besoin des trois piliers abordés plus haut et surtout d’une revue scientifique moderne dans laquelle nous publions nos travaux de recherche, d’abord pour informer et partager avec notre communauté de soignants, et surtout pour aider nos concitoyens à comprendre et à adhérer aux options que nous leur proposons.

Merci à vous tous non seulement pour tout ce que vous faites depuis des années, des mois mais aussi de faire vivre Hygiènes, porte-parole de notre société savante.

*Hôpital Avicenne, Bobigny – Faculté de médecine Paris XIII