Didier Raoult, Sapan Desai et le Docteur Folamour
Edito de Risques & Qualité – Volume XVII – n°2 – Juin 2020

Par Jacques Fabry, Philippe Michel, Patrice François, Rémy Collomp, Ludwig-Serge Aho-Glélé et Joseph Hajjar.

Et le SARS-CoV-2 est arrivé… À ce jour, il a déjà contaminé au moins 7 millions de nos contemporains en ne comptant que les cas confirmés. Dans le monde, il a tué au moins 500 000 d’entre eux  en fait certainement beaucoup plus  et ce n’est pas fini. Il a aussi créé une crise économique mondiale et pourrait bien avoir fait une autre victime collatérale : l’éthique scientifique, dégradée par nombre d’affaires qui ont pris le devant de la scène médiatique. Deux cas sont emblématiques, parmi d’autres.

Le 27 mars 2020, la Fondation Méditerranée Infection1 rend publics, dans la revue maison, les résultats d’une étude observationnelle visant à établir l’efficacité de l’hydroxychloroquine associée à l’azithromycine chez certains patients atteints du Covid-192. Une bonne nouvelle en soi ! Mais les réactions du monde scientifique sont pour le moins distantes : pour faire court, un étudiant de Master I de recherche clinique obtiendrait une note assez moyenne pour un tel travail ! La publication rapide de résultats préliminaires n’est pas critiquée ici, il est important d’accélérer la mise à disposition de nouvelles connaissances. Didier Raoult reproche aux méthodologistes de freiner la recherche clinique et invoque une éthique particulière qui voudrait qu’on prescrive un médicament dont l’efficacité n’a pas été évaluée, sur le seul motif qu’on y croit. Finalement plusieurs études, dont un essai contrôlé, randomisé en double aveugle paru dans le New England Journal of Medicine3 du 3 juin convergent pour dire que l’hydroxychloroquine n’a aucune efficacité dans le traitement du Covid-19. Ce qui a surtout choqué, c’est un battage médiatique qui relève de l’égotisme et du star-system : TV, tweets, vidéos, You Tube, pétitions pour ou contre, chicayas politiques de tous bords… avec Didier Raoult en sympathique animateur, au CV pourtant impressionnant. Et finalement on ne connaît toujours pas bien l’efficacité potentielle de l’hydroxychroloquine et de son compagnon antibiotique. Quel gâchis ! Science et média ne font pas toujours bon ménage. Au fond, de quoi s’agit-il ? De scientifiques qui s’exposent en pleine lumière dans un débat incompréhensible pour le public. Ce ne serait qu’une péripétie futile si elle n’induisait pas une perte d’image de l’expertise, pourtant si importante en ces temps où la parole politique seule est souvent décrédibilisée.

Si beaucoup reconnaissent que la mise en œuvre en France des mesures nécessaires a été tardive et lacunaire4,5, avait-on besoin de ce débat ? Car c’est tout sauf un débat de santé publique. Si un médicament miracle permettait de vaincre si facilement une pandémie, il n’y aurait plus besoin de politique de santé publique. Adieu surveillance, vigilance, intervention de terrain, identification et isolement des porteurs, masques et confinement, etc. Tous ces outils inventés au XIXe siècle et qui ont fait leurs preuves en Corée et ailleurs, ne seraient-ils plus d’actualité ? Est-il souhaitable de faire table rase des méthodes scientifiques chèrement acquises, utile de tordre le cou au vilain esprit de méthode, à l’héritage de Claude Bernard, et de piétiner l’éthique scientifique6 ! Le public s’interroge !

Le 22 mai 2020, le Lancet publie on line un article présentant les résultats d’une étude multinationale : cette fois ils sont en défaveur de l’efficacité et de la sécurité de l’hydroxychloroquine. C’est en tout l’opposé de Marseille : une microstructure publie une grande étude, en apparence. Il s’agit de l’analyse d’une énorme base de données (96 032 patients pris en charge dans 671 hôpitaux dans 6 continents). Les méthodes d’analyse ont les allures de la solidité et l’article est conforme aux standards de publication (à quelques erreurs près qui seront corrigées). L’étudiant de Master aurait été brillamment félicité. L’étude a été menée en solo par Sapan Desai, l’un des quatre co-auteurs, dans le cadre de sa propre start-up : Surgisphere Corporation®, Chicago, États-Unis. La personne est pittoresque : chirurgien semble-t-il, écarté par plusieurs hôpitaux, poursuivi pour faute professionnelle, éditeur et blogueur indélicat, passionné de « flux neurodynamique » et d’humanité augmentée, et depuis début 2020, investi dans le big data7 et le machine learning. Début mai, Sapan Desai arrive à placer un premier article dans le New England Journal of Medicine : il sera rétracté rapidement par les auteurs, comme le suivant dans le Lancet. Globalement Desai et sa start-up refusent l’accès aux données pour vérification, et même de faire connaître le nom des établissements ayant transmis des données8. Surtout les spécialistes des big datas pensent matériellement et juridiquement impossible que l’auteur ait pu, en quatre petits mois, créer et analyser une base de données planétaire de cette taille, avec une petite équipe sans bagage scientifique constituée mi-février. La supercherie est dévoilée, le système ayant une certaine capacité à débusquer les anomalies. Les autorités américaines en décideront, mais l’éthique scientifique, au placard ! La recherche scientifique a aussi ses charlatans… le public s’interroge !

Revenons à la gestion de la qualité et des risques. Elle est impactée par ces reniements de la méthode scientifique. On le sait, elle marche sur deux pattes : la science et l’éthique9. L’éthique scientifique est son socle conceptuel. C’est une éthique de la modestie et de la prudence : à partir d’une idée le plus souvent liée à l’observation du terrain, au vécu des patients et à l’expérience des professionnels, se construit une hypothèse dont la plausibilité est débattue, puis va faire l’objet de l’une ou l’autre des méthodes d’évaluation permettant ou non à terme son implantation. Notre palette méthodologique est large, entre les outils de la recherche clinique et ceux des sciences humaines. Les comportements pseudoscientifiques vont à l’encontre de l‘evidence-based medicine, qui veut que les décisions médicales s’appuient sur des preuves scientifiques. L’évaluation rigoureuse des technologies médicales est une barrière de sécurité indispensable avant leur utilisation. De plus, les patients et leurs représentants sont maintenant avec nous au cœur de la démarche ; leur vigilance et leur confiance dans l’éthique scientifique sont donc essentielles et doivent être soutenues et promues. Ces polémiques interminables et soigneusement entretenues sont négatives pour la qualité et la sécurité des soins : on n’a nul besoin de Docteur Folamour10.

Notes :

1- https://www.mediterranee-infection.com.
2- Gautret P, Lagiera JC, Parola B et al. Clinical and microbiological effect of a combination of hydroxychloroquine and azithromycin in 80 Covid-19 patients with at least a six-day follow up: A pilot observational study. Travel Medicine and Infectious Disease 2020;34–101663:1-7. https://doi.org/10.1016/j.tmaid.2020.101663.
3- Boulware DR, et al. A randomized trial of hydroxychloroquine as postexposure prophylaxis for Covid-19. N Eng J Med 2020. Doi : 10.1056/NEJMoa2016638.
4- « Nous ne sommes pas à la hauteur de l’épidémie ». Entretien avec William Dab. Le Monde 12-13 avril 2020.
5- Jacques Fabry « Loupé au tirage, gagné au grattage ». Hygiènes 2020;28(3):83-84.
6- Parmi de nombreuses vidéos : https://www.youtube.com/watch?v=tJb05F0oXzY.
7- Gestion d’importantes bases de données proposées par les géants du numérique et aussi par de petites sociétés, nombreuses en Amérique du Nord et en Chine : contre de menus services informatiques, elles cherchent à siphonner les données des hôpitaux et réseaux de soins pour des usages commerciaux.
8- L’excellente revue américaine The Scientist a contacté en vain un grand nombre d’hôpitaux américains sans trouver un seul contributeur de cette base.
9- Fabry J. La qualité comme science et comme éthique. Risques & Qualité 2019;16(4):195.
10- Stanley Kubrick. Docteur Folamour (Dr Strangelove), 1964. Avec le formidable Peter Sellers jouant trois rôles dont celui d’un savant fou confit d’égotisme. Accessible en replay : https://www.dailymotion.com/video/x7b1x4 et https://www.dailymotion.com/video/x1e599p.