Edito d’Hygiènes – Volume XXV – n°5 – novembre 2017

Par Didier Lepelletier*

Les entérobactéries multirésistantes aux antibiotiques par production de BLSE ou de carbapénèmases se sont-elles exportées dans les Ehpad français ?

Les équipes opérationnelles d’hygiène en établissements de santé gèrent de plus en plus de patients infectés par des entérobactéries multirésistantes aux antibiotiques pour maîtriser leur diffusion. Il s’agit la plupart du temps d’entérobactéries produisant des β-lactamases à spectre étendu (E-BLSE) mais également depuis trois à quatre ans d’entérobactéries produisant des carbapénèmases (EPC) et diffusant sur des modes sporadiques ou épidémiques limités.

Historiquement, les patients hospitalisés étaient considérés comme le principal réservoir de ces E-BLSE et EPC et la prévalence de Klebsiella pneumoniae isolée en 2015 à partir d’hémocultures en France était de 30,5 et 0,5 % respectivement [1]. Cependant, au cours de la dernière décennie, ces bactéries multirésistantes aux antibiotiques (BMR) et bactéries hautement résistantes aux antibiotiques émergentes (BHRe) se sont répandues dans la communauté et les maisons de retraite [2]. Une enquête sur la colonisation des E-BLSE réalisée en région Centre dans un réseau français de 38 établissements hébergeant des personnes âgées dépendantes (Ehpad) a montré une prévalence d’E-BLSE de 9,9 % chez 1 155 résidents dépistés en 2013 [3].

Le guide du Haut Conseil de la santé publique (HCSP) relatif à la maîtrise de la diffusion des BHRe de 2013, ne recommande pas de dépistage systématique des résidents ni de mesures complémentaires, les Ehpad étant considérés comme des lieux de vie où les précautions standard sont le socle de l’hygiène [4]. Pourtant, les résidents ont la particularité de rester longtemps dans leur structure, avec des allers-retours en court séjour pour des hospitalisations récurrentes, au cours desquelles ils peuvent bénéficier de soins invasifs et de traitements notamment antibiotiques. Des études antérieures ont décrit les Ehpad comme des réservoirs de BMR participant à la propagation régionale de la résistance [5].

Dans un contexte régional d’épidémie d’EPC en 2013-2015 [6], une équipe nantaise a réalisé une enquête de prévalence du portage digestif d’E-BLSE et d’EPC dans des populations distinctes d’Ehpad, situées dans deux départements voisins dans une région française [7]. Cette étude a montré un taux de prévalence d’EPC nul et d’E-BLSE (6,8 %) plus faible que celui de la précédente étude française en région Centre chez des résidents, mais la population étudiée dans les Pays de la Loire était peu exposée aux antibiotiques et aux soins en établissements de santé.

L’absence de facteurs prédictifs associés au portage digestif et de clonalité des souches d’E-BLSE renforce la nécessité d’un haut niveau d’observance des précautions standard en Ehpad, incluant en particulier la gestion des excreta.

Ces derniers résultats suggèrent que les populations ciblées pourraient ne pas représenter un réservoir majeur d’EPC et sont en accord avec la stratégie nationale du HCSP, considérant les Ehpad comme des établissements à faible risque ne nécessitant pas de mesures de dépistage.

Cependant, cette réflexion mérite davantage d’explorations et d’études de prévalence, notamment autour de foyers épidémiques non contrôlés ou de populations ciblées, et sur des échantillons de plus grande taille. Par ailleurs, l’exposition aux antibiotiques des résidents est variable en fonction de nombreux facteurs. La détection du portage digestif de souches d’entérobactéries multi- ou hautement résistantes aux antibiotiques peut alors s’avérer parfois difficile.

* Service de Bactériologie – Hygiène hospitalière – CHU de Nantes – Laboratoire émergent « Microbiotes, hôtes, antibiotiques, résistances bactériennes » (Mihar) – Université de Nantes

Références

*1- European Center for disease prevention and control. Antimicrobial resistance surveillance in Europe. Surveillance report, 2015. 120 p. Accessible à : https://ecdc.europa.eu/sites/portal/files/media/en/publications/Publications/antimicrobial-resistance-europe-2015.pdf (Consulté le 20-11-2017).

*2- Karanika S, Karantanos T, Arvanitis Met al. Fecal Colonization With Extended-spectrum Beta-lactamase-Producing Enterobacteriaceae and Risk Factors Among Healthy Individuals: A Systematic Review and Metaanalysis. Clin Infect Dis 2016; 63: 310-318.

*3- Cochard H, Aubier B, Quentin Ret al. Extended-spectrum β-lactamase-producing Enterobacteriaceae in French nursing homes: an association between high carriage rate among residents, environmental contamination, poor conformity with good hygiene practice, and putative resident-to-resident transmission. Infect Control Hosp Epidemiol 2014; 35: 384-389.

*4- Lepelletier D, Berthelot P, Lucet J-Cet al. French recommendations for the prevention of “emerging extensively drug-resistant bacteria” (eXDR) cross-transmission. J Hosp Infect 2015; 90: 186-195.

*5- Van den Dool C, Haenen A, Leenstra T, et al. The role of nursing homes in the spread of antimicrobial resistance over the healthcare network. Infect Control Hosp Epidemiol 2016; 37: 761-767.

*6- Semin-Pelletier B, Cazet L, Bourigault Cet al. Challenges of controlling a large outbreak of OXA-48 carbapenemase-producing Klebsiella pneumoniae in a French university hospital. J Hosp Infect 2015; 89: 248-253.

*7- Birgand G, Hayatgheib N, Bémer P, et al. MiHAR study group. Multi-drug-resistant Enterobacteriacae carriage in highly exposed nursing homes: prevalence in western France. J Hosp Infect. 2017; 97: 258-259.