Et si les soins de santé devenaient durables…
Edito Hygiènes – Volume XXVIII – n°5 – Novembre 2020

Par Hélène Boulestreau*, Philippe Carenco**, Jacques Fabry***.

C’est une évidence : le développement technique des soins a été considérable. Leur pertinence, leur efficacité, leur sécurité en ont été transformées. Organisations et professionnels ont été présents pour répondre au mieux de leurs moyens aux besoins de gens. Parmi eux, les hygiénistes ont tenu leur place. Restent plusieurs limites…

Et parmi elles, le positionnement des soins parmi les enjeux du développement durable1 (DD) et du climat. Malgré les réalisations d’établissements pionniers, force est de regretter que, tous pays confondus, les systèmes sanitaires et médicosociaux comptent aujourd’hui parmi les « points noirs » de l’anthropocène2. Qu’il s’agisse de la consommation d’énergie, des pollutions chimiques, de la gestion des déchets entre autres, les établissements de soins de tous ordres sont entrés dans la modernité avec peu d’attention pour les générations futures. Ils sont par exemple en cinquième position pour l’émission du CO23. Nous en prenons conscience aujourd’hui : un sondage du Comité développement durable santé (CD2S) réalisé en avril 2020 montre que 90% des professionnels de santé désirent un changement.4

Les incitations et même des quasi-obligations ne manquent pas5. Au niveau international : les Objectifs du DD en santé de l’Organisation des nations unies (2015), la COP 21 (2015), le plan Climat de l’Union européenne… Et pour la France : la Charte de l’environnement (2005), les Grenelle de l’environnement 1 et 2 (2007-2008) qui posent le principe de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE), la création d’un Commissariat général au développement durable (2008), la Stratégie nationale de transition écologique vers un DD (2015-2020), le Plan national santé environnement (2015-2019) et ses déclinaisons régionales, les conventions relatives au DD conclues entre l’État et les fédérations sanitaires et médicosociales (2009 et 2017), la loi Egalim (2018) concernant la restauration collective, la loi relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire (février 2020), le « Ségur de la santé » (juillet 2020) qui propose de réduire l’empreinte environnementale des établissements sanitaires et sociaux, le nouveau référentiel d’accréditation de la Haute Autorité de santé à paraître en novembre 2020 avec des critères DD obligatoires, sans parler des intéressants travaux associatifs du C2DS4. On ne manque pas ni de textes, ni d’idées.

Certains diront peut-être : avec la Covid-19, on a d’autres soucis… Cela s’entend, mais n’est pas vraiment juste. Les experts s’accordent au moins sur cela : (1) l’émergence de la Covid-19 (comme celle des précédentes pandémies) est intimement liée à des désordres environnementaux, particulièrement à la réduction massive de la biodiversité, (2) en l’absence d’une réaction réelle d’Homo sapiens, d’autres menaces du même ordre se succèderont de façon inévitable et (3) la réponse doit être globale : énergie, agriculture, transport, industrie et autres activités humaines… y compris les soins de santé, en référence à la stratégie « One Health » de l’Organisation mondiale de la santé. À chaque époque ses risques et leur maîtrise : depuis l’émergence du VIH6 dans les années 1980, les infections postopératoires à Staphylococcus aureus résistant à la méticilline et l’hépatite C dans les années 1990, le risque variant de la maladie de Creutzfeldt-Jakob des années 2000, puis la haute résistance aux antibiotiques depuis les années 2010, voici les épidémies (ré)émergentes : Ebola en Afrique, Sars-Cov7 1 puis 2, arboviroses pénétrant le territoire européen (Dengue, Chikungunya, Zika).

À leur sujet, des évaluations sont publiées. Une revue générale des publications entre 1990 et 2013 montre que l’impact environnemental des soins médicaux est de niveau variable, mais toujours élevé et que des solutions existent8. S’agissant des blocs opératoires, une étude publiée dans The Lancet concluait « Operating theatres are an appreciable source of greenhouse gas emissions. Emissions reduction strategies including avoidance of desflurane and occupancy-based ventilation have the potential to lessen the climate impact of surgical services without compromising patient safety. »9 Plus de travaux français sur le sujet seraient bienvenus.

L’enjeu pour le système de santé est important. Les établissements doivent inscrire le DD parmi leurs priorités institutionnelles et y engager toutes leurs composantes : direction, services de soins ou d’hébergement, pharmacie, ingénierie, maintenance, gestion des ressources humaines, systèmes d’information… La pandémie a fait bouger les lignes en termes de gouvernance, de coopération professionnelle et de communication interne. C’est le bon moment pour le DD. Sur plusieurs sujets, les hygiénistes seront (encore) à la tâche : usage raisonné des biocides, réduction des équipements, matériels et produits générant des déchets inutiles ou toxiques, développement des dispositifs réutilisables, traque des perturbateurs endocriniens, gestion du niveau sonore, alimentation écoresponsable et participation avec les équipes de soins à une « écoconception du soin » qui réduise les risques environnementaux en optimisant les dépenses de santé.

La revue Hygiènes va accompagner ce nouveau défi en publiant régulièrement des travaux portant sur le DD : recherches, évaluations, comptes rendus d’expériences innovantes… Déjà la Société française d’hygiène hospitalière s’est clairement engagée dans cette direction. Une coopération sera mise en œuvre avec les sociétés et groupements professionnels impliqués dans cette nouvelle évolution du monde du soin. Elle doit conjuguer la sécurité environnementale et la qualité des soins. Un chemin vers des soins durables…

Notes :

1- « Un développement durable répond aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. » Rapport Brundtland. Notre avenir à tous. Commission mondiale sur l’environnement et le développement. Organisation des nations unies. 1987. Accessible à : https://fr.wikisource.org/wiki/Notre_avenir_%C3%A0_tous_-_Rapport_Brundtland (Consulté le 10-11-2020).
2- Période durant laquelle l’influence des activités de l’être humain a atteint un niveau tel qu’elle est devenue une force majeure capable de déséquilibrer la vie sur terre, avec une accélération exponentielle récente.
3- Muret J. La Covid a-t-elle et va-t-elle accélérer le changement des pratiques ? [Vidéo]. Accessible à : https://www.youtube.com/watch?v=f0B4ang6fGs (Consulté le 10-11-2020).
4- Voir : https://www.c2ds.eu/ (Consulté le 10-11-2020).
5- Toma O. Un « virage RSE » amorcé pour la décennie qui arrive ? Techniques hospitalières 2020;785:19-31.
6- Virus de l’immunodéficience humaine.
7- Severe acute respiratory syndrome coronavirus : syndrome respiratoire aigu sévère.
8- McGain F, Naylor C. Environmental sustainability in hospitals – a systematic review and research agenda. J Health Serv Res Policy. 2014;19(4):245-52. Doi : 10.1177/1355819614534836.
9- MacNeill AJ et al. The impact of surgery on global climate: a carbon footprinting study of operating theatres in three health systems. Lancet Planet Health 2017;1(9):381-388. doi : 10.1016/S2542-5196(17)30162-6.

*CHU de Bordeaux; **CH de Hyères; ***Université de Lyon