Grippe et Covid Ne pas ajouter du mal au mal
Edito Hygiènes – Volume XXVIII – n°4 – Septembre 2020

Par Jacques Fabry*

Non la Covid n’est pas une « grippette » !

Cette expression est née en 2009 dans la bouche d’un député qui contestait la prévention de la grippe A (H1N1) et ses coûts. Depuis début 2020, elle revient en force dans les médias et les réseaux sociaux1. Résultat : une sous-évaluation du risque Covid-19 dans l’esprit des Français2, comme les Américains du Nord et Sud, chauffés par leurs présidents respectifs.

Depuis, cette « grippette » a pris du galon. Elle est en train de rejoindre les grandes pandémies du passé. Les données mondiales mises à jour sont certes imparfaites et pèchent essentiellement par sous-estimation. Mais le bilan épidémiologique est sans nuances : la comparaison des taux de mortalité (réalisée entre autres par le Global Burden of Disease3) place la pandémie de Covid-19 à la troisième place des maladies infectieuses les plus mortelles, derrière les hépatites et la tuberculose. Devant le sida, la malaria ou les méningites… Une affaire sérieuse donc, avec un virus agressif qui circule vite.

La grippe aussi est une affaire sérieuse !

La grippe est capricieuse du fait de l’extrême variabilité du virus grippal. Tous les ans, elle est au rendez-vous et fait l’objet d’une surveillance intensive par Santé publique France et ses partenaires4. L’épisode de l’hiver 2019-20 a été plutôt faible, mais ce sont quand même 856 cas graves admis en réanimation et signalés à l’agence, avec un âge moyen de 51 ans et une majorité de patients présentant des facteurs de risque de complications. Globalement l’estimation (clinique) du nombre de cas probable est bien plus élevée avec près de 1,8 million de personnes consultant pour syndrome grippal et plusieurs milliers de patients hospitalisés. La grippe est aussi une affaire sérieuse ! Elle ressemble à la Covid-19, sauf que pour elle le vaccin existe qui peut et doit nous protéger.

Grippe et Covid-19 : la double peine !

L’épidémie de grippe saisonnière est devant nous. Elle va compliquer sérieusement les choses pour plusieurs raisons :

  • D’après certaines recherches en cours5, la grippe de l’an dernier pourrait avoir multiplié la transmission du coronavirus pendant la période de co-circulation des deux virus. Il se pourrait que le virus de la grippe augmente la sensibilité à la Covid-19 en entraînant une production élevée de récepteurs utilisés par le coronavirus pour s’ancrer aux cellules respiratoires. À suivre.
  • Les symptômes se ressemblent et le diagnostic clinique d’orientation vers la Covid-19 ou la grippe sera plus difficile chez les patients non vaccinés. D’autant que l’encombrement des laboratoires va naturellement s’accroître.
  • On peut redouter l’effet désastreux d’une infection successive par chacun des deux virus. Jean-François Mattéi, ancien ministre de la Santé, a le mot juste : « Quand le corps a déjà mené une gigantesque bataille, il est difficile d’en entamer une autre. Vous ne jouez pas la finale de Wimbledon, le lendemain de Roland Garros6. »
  • Le risque d’une tension accrue sur les services d’urgences et de réanimation, sans parler même des soins de ville, est justement redouté.
  • L’élargissement des risques de contaminations croisées entre les patients, et entre les patients et les personnels7 est une autre préoccupation.

L’urgence vaccinale

Contre cette double peine, déjà appelée « twindemic », une seule réponse : l’extension rapide de la vaccination antigrippale8 sans attendre le vaccin Covid qui arrivera… l’an prochain. Or la couverture vaccinale habituelle de la population française est insuffisante pour assurer une vraie protection. D’après les données Datamart Consommation Inter-Régimes9, la couverture vaccinale globale des sujets à risque de forme grave de grippe était de 46,8% pour la saison 2018-2019. Chez les personnes âgées de 65 ans et plus, la couverture vaccinale antigrippale a même diminué de manière importante depuis l’épisode de grippe pandémique A (H1N1). L’urgence, c’est de remonter la pente avec comme objectif : les 75% de couverture vaccinale recommandés par l’OMS, y compris pour les enfants, bons diffuseurs du virus grippal. Le vaccin 2020 est prêt. Il est assez large avec deux souches de type A (H1N1 et H3N2) et deux de type B (Victoria et Yamagata). Il sera disponible et devrait contenir l’épidémie. Cet effort national est requis, mobilisant médecins, pharmaciens, soignants et tous les acteurs sociaux. Et les hygiénistes…

Les hygiénistes vont encore être à la tâche

Loin des projecteurs et du showbiz médiatique, les hygiénistes ont beaucoup donné comme le montrent les témoignages que nous commençons à publier dans ce numéro. Courant partout, réglant mille problèmes pratiques, répondant aux interrogations de chacun, accompagnant les équipes et formant les nombreux renforts… ils ont été à la hauteur. Pour eux, c’est un nouveau défi à relever avec nos collègues de santé au travail et l’encadrement : remonter rapidement la pente de la trop faible couverture vaccinale des personnels des établissements de santé et médico-sociaux. Santé publique France suit bien la situation10 : en 2018-2019, 35% de personnels vaccinés dans les établissements de santé et 32% dans les Ehpad ! Un peu plus chez les médecins qui approchent les 75%, un peu moins chez les soignant(e)s et aides-soignant(e)s.

La « réticence vaccinale » des personnels est complexe, probablement multifactorielle. Rumeurs, émotions, manque d’information, croyances religieuses ou philosophiques, interrogations sur l’efficacité ou les effets indésirables : tout cela peut jouer un rôle et doit être pris en compte dans une démarche de communication interpersonnelle entre le patient et le prescripteur. L’Académie de médecine se prononce pour l’obligation réglementaire de la vaccination antigrippale des personnels de santé. Beaucoup d’entre nous y sont favorables, tout en mesurant les obstacles. L’obligation ne peut se substituer à un travail de communication et d’information approfondi auprès des personnels. La revue Hygiènes a publié par le passé d’assez nombreux articles émanant d’équipes ayant travaillé à accroître la couverture vaccinale. Avec quelque succès. Ces expériences sont précieuses pour que soit relevé ce nouveau défi pour la sécurité des soins.

Enfin, un groupe de 74 parlementaires vient de publier une tribune11 appelant à un large effort pour la vaccination antigrippale de tous, un effort « anticipé, solidaire et citoyen ». C’est très bien, mais cela aurait pu être mieux : un engagement collectif de l’ensemble du Parlement et du Gouvernement pour rendre disponible à la population le vaccin antigrippal de façon large et ainsi de ne pas ajouter du mal au mal.

Notes :

1- Nombre d’acteurs ou commentateurs politiques s’efforcent de rétracter ou relativiser leurs paroles lénifiantes du premier trimestre 2020. Mais il y a des exceptions qui expliquent doctement qu’il n’y a « pas de raison d’avoir peur » de ce virus qu’elles qualifient de « pas si méchant ».
2- En septembre 2020, un tiers des Français n’exprimait aucune crainte vis-à-vis de la Covid-19, ni pour eux-mêmes, ni pour leurs proches. Une proportion très stable parmi les classes d’âge, mais légèrement plus faible chez les femmes, un peu plus raisonnables. Voir : Ifop-Fiducial pour CNews et Sud Radio – Les Français et l’épidémie de Covid-19. Septembre 2020. Accessible à : https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2020/09/117000-Rapport-CN-SR-N107.pdf
3- Voir : http://www.healthdata.org/gbd
4-Voir : https://www.santepubliquefrance.fr/maladies-et-traumatismes/maladies-et-infections-respiratoires/grippe/documents/bulletin-national/bulletin-epidemiologique-grippe-semaine-11.-saison-2019-2020
5- Travaux de l’Institut Max Planck de biologie des infections (Berlin) et de l’Institut Pasteur (Paris), prépublié et accessible à : https://www.mpiib-berlin.mpg.de/2034513/news_publication_15373608
6- Le Parisien. 15 septembre 2020.
7- Lire dans ce numéro les données sur les grippes nosocomiales à l’Hôpital E. Herriot de Lyon (p. 207).
8- Les gestes barrière mis en œuvre contre la Covid devraient aussi réduire, sans l’empêcher, la diffusion du virus grippal. Espérons-le.
9- Voir : https://documentation-snds.health-data-hub.fr/
10- Voir : https://www.santepubliquefrance.fr/determinants-de-sante/vaccination/articles/etudes-de-couverture-vaccinale-chez-les-professionnels-de-sante-des-etablissements-de-sante-et-ehpad
11- Le Journal du Dimanche. 20 septembre 2020.