Information/Désinformation – Un défi post-Covid-19 à relever
Edito Hygiènes – Volume XXIX – n°2 – Mai 2021


Par Jacques Fabry1, Jean-Winoc Decousser2, Véronique Merle3, Sara Romano-Bertrand4, Ousmane Traoré5, Jean-Ralph Zahar6.

Bien communiquer est essentiel. Lors d’une crise de l’ampleur de celle que nous vivons, c’est plus essentiel encore. Très audible cette dernière année, la communication scientifique a-t-elle brillé par sa qualité ? Nous en doutons : imprécisions, contradictions, maladresses, prises de position en dehors du champ d’expertise de l’intervenant, divergences d’avis entre groupements et sociétés, festivals d’ego, vertiges du 20 heures… Bien sûr, le mélange des genres (science + médecine + médias + politique) est toujours délicat, mais la capacité de chacun à résister ou non à l’appel des sirènes médiatiques fut très inégale. Les expressions individuelles discordantes de membres de comité d’experts ou de société savante ont même fait le buzz1. Le résultat est une belle cacophonie dont on redoute les effets à l’avenir. Une perte de crédibilité de la communauté scientifique et médicale pourrait bien réduire l’adhésion de la population et des professionnels à nos futures recommandations ?

Dans ce numéro, Didier Pittet et ses collaboratrices nous parlent des « rumeurs » qui ont circulé à propos des masques2. D’autres rumeurs ont ciblé les SHA, les vaccins, le coronavirus et la pandémie elle-même… Depuis la rumeur d’Orléans3, Edgar Morin4 et les sociologues ont étudié le phénomène. Par le bouche-à-oreille et plus vite encore depuis les réseaux sociaux, une rumeur va enfler, diffuser, s’enrichir, avant de soudain décroître, tout en restant tapie dans l’ombre pour revenir bientôt… Un bon tiers des Français sont méfiants envers la science forcément manipulée au profit de forces obscures, avec un accroissement d’au moins 10% depuis la pandémie5. Une partie de la population attend la preuve que les « puissants », les « sachants » les manipulent tout en profitant d’un système qui leur est favorable puisqu’ils l’ont créé : certains médias leur donnent donc ce qu’ils attendent, en usant parfois de raccourcis ou en oubliant que la science est faite de connaissance, mais aussi d’inconnu, de remise en question et parfois d’erreur. S’agissant des vaccins, la grande majorité des contenus des réseaux sociaux sont ouvertement antivaccins6 : il est donc presque étonnant que 54% des Français soient encore favorables à la vaccination contre la Covid-19. Globalement, pour les 4 milliards d’utilisateurs des réseaux sociaux, la crédibilité de la science ne va-t-elle pas s’atrophier ?

Au maximum, ces dérives prennent une dimension franchement sectaire avec leurs gourous et leurs réseaux plus ou moins captifs sur le web. Au terme de son enquête, Samuel Laurent conclut : « La crise sanitaire crée un climat propice à l’essor de gourous qui délaissent le spirituel au profit de la santé »7. Un rapport8 remis à Mme Schiappa9 constate cette évolution et alarme sur une augmentation très sensible des « affaires » sectaires. Partout est notée la fascination pour la santé, le bonheur et le « développement personnel ». C’est ce que proposent les nouveaux chamans, travestis en thérapeutes alternatifs, psychocorporels, transcendantaux et plus récemment en « coachs » dont les tarifs élevés ouvrent évidemment la porte d’une meilleure vie. Leur impact va au-delà des 140 000 personnes estimées vivre « sous emprise sectaire » et contribue indirectement à l’érosion de la crédibilité de la science.

Peut-on remonter la pente ?

Interviennent sûrement des évolutions sociales complexes qui dépassent notre propos. En revanche, on peut commencer à balayer devant notre porte. Osons alors une proposition : une sorte de Serment d’Hippocrate de la communication scientifique dont nous vous soumettons une ébauche :

  • Je m’exprimerai en public chaque fois que cela est nécessaire à l’adoption par la population ou les professionnels des bonnes pratiques pour la santé. Toutefois je le ferai avec prudence, gardant en mémoire que le temps de la science, celui de l’action de santé et celui des médias sont radicalement différents.
  • Je ne communiquerai publiquement que pour informer la population de la façon la plus utile à sa santé, sans chercher à flatter mon ego, ni à valoriser ma discipline, ni à glorifier mon institution.
  • En tant que professionnel, je ne m’exprimerai publiquement que dans mon strict domaine de compétence et préciserai bien en quel nom je m’exprime et à quel titre.
  • Je choisirai avec soin un vocabulaire susceptible d’être bien compris par tous et des expressions qui ne conduisent pas à de fausses interprétations.
  • Je mettrai en valeur ce qui est solidement acquis par la recherche et les pratiques professionnelles au détriment des supputations hasardeuses1. J’exposerai humblement mon incompétence ou ma méconnaissance d’un sujet, ce qui renforcera ainsi mes dires sur les sujets que je maîtrise.
  • Je prendrai un soin particulier à réfuter publiquement, dès qu’elles apparaissent, les rumeurs mensongères et les propositions sectaires qui circulent dans les médias et réseaux sociaux.
  • Je renoncerai à créer des controverses artificielles sur des sujets en cours d’investigation et encore largement incertains. Lors de débats, je m’efforcerai d’être factuel, constructif et non partisan.
  • Évitant de diffuser des informations trop partielles et prématurées, je m’efforcerai plutôt de faire comprendre la dynamique et les étapes du travail scientifique, la place du doute légitime et le caractère évolutif d’un savoir qui se construit dans le temps.
  • Avant de m’exprimer publiquement sur un problème, je m’assurerai d’avoir réuni l’ensemble des informations disponibles, ces informations pouvant aussi comprendre l’histoire des situations comparables connues dans le passé.
  • Je ne prendrai en compte qu’avec prudence les informations diffusées sur les réseaux sociaux et par des « publications scientifiques émergentes » qui cherchent le buzz : revues on line sans réel comité scientifique, publications en preprint avant toute validation, etc. Je serai vigilant sur la qualité de mes sources d’information qui doivent faire l’objet de débats critiques2, 3.
  • Dans le cadre de mes sociétés et groupements professionnels, je travaillerai à la production et à la diffusion publique de recommandations simples, clairement formulées et dépourvues de contradiction en interne ou avec celles d’autres groupements ou sociétés. Pour cela je faciliterai la coopération entre groupements et sociétés pour la production de recommandations consensuelles4.
  • Je rechercherai des occasions de me former à la communication et à la pédagogie, sachant que l’expertise scientifique n’est pas synonyme d’expertise en communication, et que la vulgarisation scientifique est un exercice difficile, nécessitant un investissement pédagogique et du temps.

Notes :

1- Par ex : privilégier les connaissances acquises sur les virus, leurs modalités de transmission, de contamination, les moyens de contrôle, les défenses immunitaires… plutôt que le brouillard artificiel de « nouveautés » angoissantes (ex : un virus complètement « nouveau », une menace forcément « planétaire », la fin de l’humanité ou à l’inverse une grippette, etc.).
2- Ceci a été bien analysé lors des Journées IIREB des 30-31 mars 2021 sur « Intégrité scientifique, fausses nouvelles et réseaux sociaux ». Accessible à : https://www.youtube.com/watch?v=dfC9eoqkY8E (Consulté le 23-04-2021).
3- Voir aussi le blog d’Hervé Maisonneuve : https://www.redactionmedicale.fr/
4- S’agissant par exemple de l’expertise en prévention et contrôle des infections, la mise en place de partenariats pérennes entre la SF2H et les disciplines cliniques, avec cosignatures régulières de recommandations, est un processus de travail de fond qui évite la cacophonie.


Pour conclure, réjouissons-nous avec Umberto Eco : « Moi, je dis qu’il existe une société secrète avec des ramifications dans le monde entier, qui complote pour répandre la rumeur qu’il existe un complot universel. »

Notes : 

1- Nous ne parlons même pas des quelques fous furieux habitués des déclarations et positions décalées, voire loufoques.
2- Ghasemi S, Peters A, Pittet D. Vérités et rumeurs à propos des masques. Hygiènes 2021;29(2):121-126.
3- Soi-disant disparition de jeunes filles dans les salons d’essayage de commerçants juifs en France.
4- Morin E. La Rumeur d’Orléans. Paris: Seuil, 1969. 256 p.
5- Après avoir légèrement diminué en début de pandémie mais cela n’a pas duré, selon Chantal Bouffard (Université de Sherbrooke) lors des Journées IIREB des 30-31 mars 2021.
6- Wilson SL, Wiysonge C. Social media and vaccine hesitancy. BMJ Global Health 2020;5:e004206. Doi : 10.1136/bmjgh-2020-004206.
7- Laurent S. Les dérives sectaires nourries par la pandémie. Le Monde, 10 mars 2021.
8- https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/278766.pdf (Consulté le 23-04-2021).
9- Ministre déléguée auprès du ministre de l’intérieur.

1- Université de Lyon
2- Hôpital Henri Mondor – Créteil
3- CHU de Rouen
4- CHU de Montpellier
5- CHU de Clermont-Ferrand
6- Hôpital Avicenne – Bobigny