Loupé au tirage, gagné au grattage
Edito Hygiènes – Volume XXVIII – n°3 – Juin 2020

Par Jacques Fabry* et Joseph Hajjar**

On a frisé le naufrage ! Reconnaissons-le, les choses étaient mal parties. D’abord le retard à l’allumage de janvier-février, ni plus ni moins certes que dans les autres pays en dehors des pays asiatiques voisins de la Chine. Il semble que ce soit un exercice obligé dans ce genre de situation : dormez bonnes gens, on s’occupe de tout ! Ensuite la « découverte » stupéfiante du non moins stupéfiant « désarmement » français vis-à-vis des menaces épidémiques : plus de masques1, plus de gants, plus de gel, pas assez de matériels, de médicaments, pas de réactifs, plus de rien en fait. Des politiciens distraits et les vieux routiers de l’État profond2 se renvoient la patate chaude. Nous verrons bien. Ce désarmement a conduit à une communication étonnante et proprement désarmante : allons, on vous le dit que les masques, ça ne sert à rien, ni les tests ! Enfin et plus grave encore, on a dû prendre conscience de l’anémie des structures françaises de santé publique. Le nombre de cas augmentant, la stratégie asiatique Search and Destroy (disons « chercher et isoler » dans ce cas), appliquée ailleurs avec détermination et succès, n’était tout simplement plus envisageable, ni dans la population, ni dans les écoles, ni même dans les Ehpad, du fait des trop maigres ressources nationales et régionales en matière d’épidémiologie de terrain.

Le 17 mars, il ne restait qu’à confiner la quasi-totalité de la population et à se reposer sur le dynamisme et l’inventivité des soignants hospitaliers publics pour sauver les meubles. Ce qui fut fait plus qu’honorablement. La population réputée indocile s’est dans l’ensemble sérieusement confinée, fut-ce au prix d’une crise économique sans précédent. Les médecins et tous les soignants furent sur la brèche, fut-ce au prix de leur propre contamination3, suivant le modèle du Dr Rieux luttant contre la peste à Alger4. « Qu’est que l’honnêteté ? dit Rambert, d’un air soudain sérieux. – Je ne sais pas ce qu’elle est en général. Mais dans mon cas, je sais qu’elle consiste à faire mon métier. » On peut apprécier les fruits de cet effort par les figures de la page 1065 Ainsi ce qui a été perdu au tirage a pu être regagné au grattage. Au moins pour le moment. Ce n’est pas le moment de « tirer sur l’ambulance » comme disait Françoise Giroud. Les leçons seront tirées plus tard. Malgré tout, suggérons deux premières questions à travailler avant la réémergence attendue de nouvelles menaces pandémiques par un coronavirus ou un de ses cousins.

La gouvernance d’ensemble de la gestion de crise

S’il est essentiel qu’en des circonstances aussi critiques, les responsables politiques « mouillent leur chemise »6, ne faudrait-il pas que le paysage institutionnel de la gestion des crises graves soit à l’avenir un peu moins encombré ? Depuis l’absurde suppression de l’Epruss qui était chargé de préparer les choses, on ne sait où porter son regard. C’est la valse des étiquettes. Par ordre alphabétique : AFNOR, ANSES, ANSM, ARS, DGS, DGA, DHOS, ECDC, HAS, HCSP, OMS, SGDSN, SPF et bien d’autres… sans parler du Conseil d’État, des comités scientifiques et des sociétés savantes. Claude Évin disait bien les choses : « On ne manque pas de Comités et de Conseils, ni d’experts et d’acteurs très pénétrés de leur rôle spécialisé mais, en l’absence d’une instance commune, il ne peut y avoir partage d’avis ni d’analyse globale permettant un consensus pour produire des recommandations convergentes ».7

La production des recommandations et leur lisibilité

Ne parlons pas des recommandations thérapeutiques pour lesquels l’absurde a rivalisé avec l’égotisme. Pour les mesures préventives en revanche, jamais n’y a-t-il eu autant de recommandations. Elles émanaient entre autres de la Société française d’hygiène hospitalière et du Haut Conseil de la santé publique qui ont dû travailler dans l’urgence. Remercions celles et ceux qui y ont consacré une grande partie de leur activité récente et que, contrairement à certains collègues parisiens, on a peu vus le soir au « 20 heures ». En excluant les avis traitant des aspects cliniques et thérapeutiques, ce ne sont pas moins de 25 documents produits en deux mois, plus ou moins fournis (de 2 à 40 pages), abordant les mesures barrières (dont pour une part importante la thématique du port de masque), le bionettoyage, la gestion du linge et des déchets, dans les établissements de santé, les établissements médico-sociaux, les cabinets libéraux et le domicile des patients. C’est énorme. Gageons que les soignants n’eurent guère de temps à consacrer à leur lecture. Aussi ne serait-il pas mieux qu’à l’avenir, de telles recommandations – parfaitement prévisibles avec le recul des pandémies antérieures ou d’ailleurs déjà familières aux équipes d’hygiène – aient été travaillées à froid, dans le « calme inter-pandémique », avec des outils de communication adaptés ? De plus n’eut-il pas été préférable de cibler les points importants en laissant aux hygiénistes sur le terrain le soin d’actualiser les procédures pour un accompagnement avisé des soignants ?

Il y aura bien d’autres enjeux comme la re-musculation du système public de santé, la révision des outils d’intervention en santé publique, le démorcellement du système de soins… Pour les établissements publics de santé, aussi bien sanitaires que médico-sociaux, en crise depuis les années quatre-vingt, confrontés à une gestion économique prégnante sur le plan local et au mille-feuille bureaucratique de l’organisation sanitaire sur le plan national, ne faut-il pas repositionner leur mission centrale dans un système de santé intégré que l’on a laissé s’émietter. Ne faut-il pas y revaloriser la place des professionnels et celle des patients, ce que tous les soignants attendent ! Le coronavirus aura confirmé le mal-être médical français en même temps que l’incroyable dévouement de nos soignants. Il ne doit pas être passé aux oubliettes comme ce fut le cas du virus H3N2 de Hong Kong.8

« Les crises, les bouleversements et la maladie ne surgissent pas par hasard. Ils nous servent d’indicateurs pour rectifier une trajectoire, explorer de nouvelles orientations, expérimenter un autre chemin de vie » écrivait Carl Gustav Jung. C’est dans cet esprit qu’il faut préparer la prochaine pandémie !

Notes :

1- Voir l’excellente série de cinq articles du journal Le Monde publiés entre le 3 mai 2020 et le 7 mai 2020.
2- Ce concept d’origine turque désigne des connections, réseaux ou cercles de haut niveau, souvent liés à la haute administration et à l’armée, susceptible d’influencer, voire de se substituer au pouvoir proprement politique s’il est faible ou… distrait.
3- On ignore à l’heure actuelle combien ont été infectés.
4- Albert Camus. La peste. In: Albert Camus. Théâtre – Récits et nouvelles. 1962 Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade. Le radeau de la méduse (Géricault, 1818-19) – DR.
5- Jarlier V. Pandémie Covid-19. Graphes établis à partir des données DGS-SpF, ECDC, ONU… Service de bactériologie-hygiène hospitalière, hôpital Pitié-Salpêtrière, Paris, 2020. https://infogram.com/graphiques-covid-1h8n6mymkewj6xo?live (Consulté le 20-05-2020).
6- Ce qu’ils ont fait, nous semble-t-il, et ce qui curieusement ne leur a pas fait gagner la confiance des Français, ces « déconfis-nés » selon le joli mot du journaliste Sylvain Courage.
7- Claude Evin. Point de vue. Coronavirus : quelques leçons à tirer pour l’avenir de notre système de santé. Ouest-France. Publié le 12 mai 2020. Accessible à : https://www.ouest-france.fr/sante/virus/coronavirus/point-de-vue-coronavirus-quelques-lecons-tirer-pour-l-avenir-de-notre-systeme-de-sante-6832509 (Consulté le 15-05-2020).
8- Ecoutez l’enquête de Raphaëlle Rerolle sur : https://www.lemonde.fr/podcasts/article/2020/05/09/grippe-de-hongkong-en-1968-pourquoi-on-l-a-tous-oubliee_6039185_5463015.html (Consulté le 20-05-2020).

*Rédacteur en chef
**Rédacteur en chef adjoint