Peut-on être à la fois rigoureux et créatif ?
Edito Hygiènes – Volume XXVIII – n°1 – Mars 2020

Par Jacques Fabry*

Bien sûr, rigueur et créativité peuvent aller de pair. Par exemple dans le travail scientifique avec l’enchaînement : libres pensées à partir de l’expérience > hypothèses innovantes > processus expérimentaux rigoureux acceptant ou non les idées nouvelles. Une démarche à la fois créative et rigoureuse. Comme celle de Janus qui « tenait un bâton dans la main droite, afin de montrer la bonne route aux voyageurs, et une clé dans la main gauche, afin d’ouvrir les portes ». Tout un symbole !

En va-t-il de même dans la vie réelle des équipes d’hygiène ? Rigueur et créativité y cohabitent-elles si facilement ? La face gauche de Janus apprécie les consensus solidement établis conduisant à des règles claires qu’elle se fait un point d’honneur à faire appliquer rigoureusement. Elle a bien raison de le faire : c’est le meilleur moyen pour être entendu et mettre la qualité sur la bonne route. Quant à la face droite, elle agace un peu sa collègue. Bien que respectueuse des recommandations, elle n’hésite pas à en pointer les limites théoriques ou pratiques, à questionner telles insuffisances ou incohérences. Elle se plaît à ouvrir de nouvelles portes et souhaite qu’elles soient explorées au risque d’être refermées.

La neurophysiologie a avancé dans la connaissance de l’esprit créatif1. Comment se produisent des idées nouvelles, originales et adaptées à leur contexte ? L’imagerie fonctionnelle montre que cela requière une forte capacité d’interactions entre plusieurs des strates du cerveau. Cette capacité serait aussi associée à des qualités personnelles : « flexibilité mentale, capacité à faire des liens et des analogies, connaissance de plusieurs disciplines, ouverture d’esprit et une certaine appétence à la prise de risque ». Qualités que nous n’avons pas tous également en partage.

Un article de ce numéro illustre à sa façon une démarche créative : Jean-Christophe Lucet et ses collègues s’interrogent sur les indications respectives des précautions standards (PS) et des précautions contact (PCC) chez les patients porteurs de bactéries multirésistantes. Une revue des évidences disponibles conduit à un tableau clarifié : renforcement nécessaire de l’hygiène manuelle et des PS, ciblage des PCC sur les situations qui le nécessitent vraiment. Dans un prochain numéro, Ousmane Traoré fera la lecture critique d’une autre démarche créative, celle de Patrick Fehling et al. de Goettingen : que se passe-t-il si on autorise la désinfection des mains gantées (lors des indications 1 et 2 de l’Organisation mondiale de la santé). Le résultat sur l’observance et les risques infectieux est assez étonnant.

Paradoxe des équipes en charge de l’hygiène, elles ont à la fois besoin des deux faces de Janus : l’approche rigoureuse et efficace et la capacité d’innovation et de changement. Cela doit pouvoir cohabiter dans un environnement bienveillant où on accepte la prise de risque et le droit à l’erreur. Ce sont les deux faces de notre discipline. Et notre revue doit en rendre compte.

Note :

1- Un dossier récent du Monde fait le point de ces avancées : Cahier Sciences & Médecine N° 23314 – 25-26 décembre 2019.

* Rédacteur en chef