Vacciner, soigner, penser le changement !
Edito Hygiènes – Volume XXIX – n°2 – Mai 2021

Par Joseph Hajjar*.

Fin 2020, nous aurions pu entendre le Premier ministre et le ministre de la Santé s’exprimer sur les dysfonctionnements de l’année : nous n’y reviendrons pas, ils sont connus de tous.

Un rapport américain classe la France « parmi les pays les mieux préparés pour faire face à une pandémie grâce à son plan de prévention et de lutte Pandémie grippale revu en 2011 »1, mais l’étalage médiatique d’opinions diverses aura marqué les esprits et affaibli la parole publique. Ce furent des divergences entre scientifiques, entre « les inconstants, les devins, les rassuristes, les alarmistes, les complotistes, les stars d’avant le Covid et le druide sans potion magique »2, entre ces derniers et la presse à la recherche de scoops ravageurs, et entre tous et le décideur politique qui doit tenir compte des uns et des autres. D’où le matraquage quotidien et anxiogène d’indicateurs dont la compréhension par la population est incertaine ; d’où la diffusion de « procédures à appliquer sans discernement et sans esprit critique pouvant aboutir à des pratiques barbares »3 ou de consignes incompréhensibles telles les dernières attestations de déplacement.

Lorsque la vaccination aura enfin atteint son objectif principal, l’immunité collective, on apercevra le bout du tunnel. Mais mi-avril, seulement 6,5% de la population est totalement vaccinée (le double au Royaume-Uni !). Alors il faut vacciner, vacciner, vacciner bien sûr ! À condition que les vaccins soient là et que l’on n’érige pas le principe de précaution en doxa : souhaitons que la suspension du vaccin AstraZeneca puis celui de Johnson&Johnson ne relancent pas la méfiance/hésitation vaccinale. Et souhaitons aussi que les professionnels de santé engagent vraiment leur responsabilité à titre professionnel pour leurs patients et à titre personnel pour eux-mêmes et leur entourage.

L’enjeu sera alors celui de l’après pandémie, en quelque sorte le « coup d’après » qui est toujours le point faible de toute politique. Quelques leçons doivent être retenues pour des actions salutaires à moyen terme. C’est un changement de paradigme pour :

  • réorganiser le fonctionnement de la santé publique en réduisant le nombre et l’empilement des structures qui ne se concertent pas, émettent des avis divergents ou redondants, et parfois même sont incapables d’apporter une réponse ou de savoir à qui s’adresser ;
  • revoir l’organisation et les missions des agences régionales de santé qui devraient être les acteurs de premier plan du contrôle des épidémies ;
  • assurer une meilleure coordination au sein du ministère de la santé entre DGS et DGOS (et leurs annexes respectives) en créant une instance unique pour gérer la sécurité sanitaire et les situations de crise qui serait chargée de mobiliser les moyens et les sources d’expertise ; cette instance serait la seule à donner un avis et à conseiller les pouvoirs publics (après consultation le cas échéant des sociétés savantes dans leur domaine de compétence en lien avec la problématique en cours) ;
  • soutenir les soignants (dont on ne reconnaîtra jamais assez l’extraordinaire dévouement) en leur apportant les moyens indispensables à leur activité en suivant le récent rapport annuel 2021 de la Cour des comptes qui pointait4 :
    • le recul des capacités d’hospitalisation en soins critiques en regard des besoins. Depuis 2013, ce nombre de lits n’a augmenté que de 0,17% par an, soit dix fois moins que la progression, dans le même temps, du nombre de personnes âgées qui constituent les deux tiers des patients accueillis dans ces services ;
    • les inégalités territoriales et surtout les difficultés de recrutement. Pas assez de médecins, effectifs infirmiers marqués par un turn-over très élevé, conditions de travail éprouvantes, manque de reconnaissance ; effectifs calculés au plus juste, sans volant de sécurité ;
    • la gestion à flux tendu du fait du modèle de financement de l’hôpital. Les charges augmentent, et les tarifs diminuent ; ouvrir un lit supplémentaire, c’est creuser le déficit ;
  • de façon générale, alléger toute la bureaucratie qui s’est emparée des établissements de santé depuis des années au nom de la performance et de la qualité (traçabilité à outrance, procédures en tous genres, etc.) et réduire la partie administrative pour avoir un ratio adéquat entre soignants et agents administratifs ? Selon l’OCDE, 33,7% de personnels des hôpitaux français œuvrent à des tâches autres que médicales versus 25,5% en Allemagne5 ;
  • adopter des mesures pour retrouver la souveraineté sanitaire et rétablir une capacité productive minimale en matière de dispositifs médicaux et de médicaments à l’échelle nationale6 ;
  • sortir la recherche française de son enchevêtrement de structures (Inserm, ANRS, Inca, Cirad, CNRS, Inra…) dont « la crise sanitaire actuelle révèle le malaise, pointant les failles de son organisation, de son financement, de sa gouvernance et de son suivi… »7.

Enfin, je dirais ceci aux collègues hygiénistes : nos missions d’accompagnement des soignants ont été souvent malmenées, mais il faut vite revenir inlassablement aux bases, la surveillance et la gestion des maladies contagieuses ou transmissibles, la promotion des précautions préventives de tous ordres et le contrôle de leur application, et de bien d’autres mesures ayant fait leurs preuves depuis longtemps. Et surtout communiquer par un ensemble de messages simples, forts, impliquants, pertinents, non contradictoires, proposant des solutions comprises, perçues comme efficaces et motivantes par leur capacité à être mise en œuvre par chacun. Oui, je rêvais d’un autre monde, je rêvais réalité, ma réalité…

*Praticien honoraire des hôpitaux Pau – France

Notes :

1- Global health security index. 2019. Accessible à : https://www.ghsindex.org/wp-content/uploads/2019/10/2019-Global-Health-Security-Index.pdf (Consulté le 23-04-2021).
2- Planchon R. Covid-19 : quand les médecins envahissent les plateaux de télévision. Le Figaro, 13-14 mars 2021, p.15.
3- Entretien avec Emmanuel Hirsch, professeur en éthique médicale. La logique administrative a broyé des existences, propos recueillis par Agnès Leclair. Le Figaro, 3-14 mars 2021, p.21.
4- Cour des comptes. Le rapport public annuel 2021. Synthèses. Paris, 2021. 118 p. Accessible à : https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2021-03/20210318-RPA-2021-synthese.pdf (Consulté le 23-04-2021).
5- OCDE. Lutter contre le gaspillage dans les systèmes de santé. Synthèse 2017. Paris, 2017. 68 p. Accessible à : https://www.oecd.org/fr/els/systemes-sante/Lutter-contre-le-gaspillage-dans-les-syst%C3%A8mes-de-sant%C3%A9-Synth%C3%A8se.pdf (Consulté le 23-04-2021).
6- Assemblée nationale. Proposition de loi nº 2929 pour la relocalisation des industries de santé en France. Accessible à : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/textes/l15b2929_proposition-loi# (Consulté le 23-04-2021).
7- Jean-Marc Egly, ancien président du conseil scientifique du Centre national de séquençage, Génoscope, Evry, dans une tribune publiée par Le Figaro, 19 mars 2021.