Edito d’Hygiènes – Volume XXVII – n°1 – Mars 2019

Par Jacques Fabry*

Un avenir pour la science ?

Par la voix de son président, la SF2H a eu mille fois raison de réagir vivement aux menaces de désinformation – qualifiées de bad buzz – concernant les solutions hydro-alcooliques. Ceux qui sont allés lire l’article australien initial ont été confondus à la fois par sa faiblesse méthodologique et par la rapidité avec laquelle la presse grand public en a rendu compte. Espérons que cette mise en garde soit efficace. Espérons, mais soyons aussi vigilants. Les épidémies de désinformation ne sont-elles pas devenues le risque épidémique majeur du XXIe siècle ? Et plusieurs d’entre elles, ayant eu des déclencheurs plus ténus encore que cette affaire, marquent toujours les esprits.

Personnellement cet épisode m’inquiète : ce n’est pas un phénomène ni mineur, ni anecdotique. Il s’inscrit dans un climat idéologique de méfiance et de victimisation qui fait l’actualité des pays dits « avancés ». Il est aussi porté par l’évolution mal maîtrisée de la production et de la diffusion des savoirs. Nous avons vécu d’innombrables situations de ce type : les effets adverses de vaccins dont aucune étude n’arrive à montrer l’existence, des risques environnementaux jamais établis autour des centrales atomiques ou des générateurs d’ondes téléphoniques, les épidémies de suicides dans de grandes entreprises où la fréquence du suicide est particulièrement faible et stable, sans parler du bidonnage des expérimentations animales concernant les organismes génétiquement modifiés (OGM)1 et bien d’autres…

On peut redouter d’être entré dans une ère nouvelle : celle de la croyance et de la crédulité, très bien analysée par Gérald Bonner [1] et d’autres. C’est toujours la même chaîne :

  • d’une façon ou d’une autre, un émetteur met en circulation des informations inexactes ou présentées de façon biaisée parce que c’est son intérêt : intérêt financier, idéologique ou de simples notoriétés, voire un bon score Sigaps2 ; et il sait le faire d’une façon qui sème le doute.
  • Les diffuseurs (médias) cherchent, soit comme Facebook et autres réseaux web, à élargir exponentiellement leur influence et leurs énormes ressources [2], soit au contraire à survivre dans une compétition difficile (journaux, magazines) en « ne loupant pas » un scoop possible.
  • Quant aux receveurs, ils sont bombardés d’informations qu’ils peinent à trier, leurs connaissances scientifiques sont limitées et ils deviennent méfiants envers toute forme d’autorité ; ainsi une enquête de 2011 montre que la population a une vision ambiguë de la science et des chercheurs : elle ne croit plus guère que la science est un moteur de progrès ni pour elle-même, ni pour les générations futures [3].

Au XXe siècle, le monde scientifique n’avait-il pas fait un effort épistémologique considérable pour repenser la « vérité scientifique » ? Non plus la vérité absolue et définitive des « scientistes », mais un consensus raisonnable, dynamique et surtout révocable, autour des évidences produites par le flux continu de la recherche. Mais la donne a, semble-t-il, radicalement changé : il n’y aurait plus de vérité du tout ; il n’y aurait plus que des opinions variées qui, toutes, pourraient également contribuer à la compréhension du monde et au bonheur de l’humanité. Même M. Trump nous le dit. Alors…

*Rédacteur en chef

Notes:

1- Ce qui ne signifie pas que les OGM ne posent pas d’importants problèmes de politique et d’économie agricoles. Mais pour la santé, toujours rien de concret.
2- Système d’interrogation, de gestion et d’analyse des publications scientifiques (Sigaps) : logiciel de bibliométrie ayant pour objectif le recensement et l’analyse des publications scientifiques référencées sur Pubmed ; utilisé par la direction générale de l’Offre de soins (DGOS) afin d’évaluer la production scientifique des centres hospitaliers universitaires (CHU) français et de répartir l’enveloppe « missions d’enseignement, de recherche, de recours et d’innovation » (Merri) dans le cadre de la tarification à l’activité.

Références

1- Gérald Bonner. La démocratie des crédules. Paris: Presses universitaires de France ; 2013. 360 p.

2- Fagot V. Malgré les polémiques à répétition, Facebook ne connaît pas la crise [internet]. Le Monde, 31 janvier 2019. Accessible à : https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/01/31/en-depit-des-crises-les-finances-de-facebook-caracolent_5416945_3234.html?xtmc=facebook&xtcr=26 (Consulté le 12-03-2019).

3- Le Hir P. Les Français se fient à la science, pas aux chercheurs [internet]. Le Monde, 15 juin 2011. Accessible à : https://www.lemonde.fr/planete/article/2011/06/15/les-francais-se-fient-a-la-science-pas-aux-chercheurs_1536355_3244.html (Consulté le 12-03-2019).