Mobiliser les citoyens, même en temps de crise
Edito de Risques & Qualité – Volume XVII – n°2 – Juin 2020

Par Pr Philippe Michel* et Amah Kouevi**

Dans la crise sans précédent qu’a connue notre pays, des moyens humains exceptionnels ont été mobilisés pour faire face à la catastrophe sanitaire. Ils ont concerné en première ligne le personnel des hôpitaux et des maisons de retraite, et de nombreux autres ont dû décupler leurs efforts pour éviter le pire. Il est néanmoins un domaine dans lequel il eut été possible d’en faire davantage, c’est dans la mobilisation des citoyens.

Alors qu’un grand nombre de citoyens se sont sentis frustrés et impuissants au cœur du confinement, il est paradoxal qu’on ait finalement fait si peu appel à eux. On peut mesurer l’envie d’agir au grand nombre de bénévoles qui se sont inscrits sur les plateformes des organisations impliquées dans la gestion de l’épidémie. On peut aussi comprendre la frustration devant le nombre restreint de personnes effectivement sollicitées. Pendant que certains s’épuisaient, d’autres se morfondaient. L’utilisation des ressources humaines pendant la crise a parfaitement illustré le sempiternel problème d’adéquation de l’offre à la demande.

Dans ce contexte naît l’idée qu’une contribution modeste de la part d’un grand nombre de personnes peut avoir un impact systémique tout comme une contribution exceptionnelle d’un petit nombre de héros aura été salvatrice. Nous sommes à ce moment-là dans la phase de préparation de la sortie du confinement et les experts nous disent que la réussite de cette étape dépend essentiellement de trois paramètres : le maintien du respect des gestes barrières, la montée en puissance de la capacité de tests diagnostiques et enfin l’efficacité collective à maîtriser les chaînes de transmission du virus.

L’Institut français de l’expérience patient (Ifep), une organisation indépendante à but non lucratif qui examine le système de santé à travers la perspective des usagers, s’interroge alors sur le rôle que les citoyens pourraient jouer dans le ralentissement de la propagation du virus. Un enjeu déterminant réside dans notre capacité individuelle à interrompre précocement les chaînes de transmission du virus.

Une personne infectée par le virus, parce qu’elle ne s’en rend pas compte immédiatement, peut en contaminer d’autres avant d’identifier sa propre contagiosité. En revanche, lorsqu’elle est diagnostiquée positive au test PCR, il devient indispensable de réagir le plus vite possible pour empêcher les personnes ayant été en contact avec elle dans les jours précédents d’en contaminer de nouvelles. C’est de cette manière qu’on peut interrompre une chaîne de transmission. En pratique, la question posée est celle des mesures à prendre immédiatement après la confirmation qu’une personne est porteuse du virus. En dehors des mesures d’isolement systématiquement préconisées, il faut aussi et surtout retrouver rapidement les individus avec lesquels la personne porteuse du virus a été en contact jusqu’à 15 jours auparavant afin de les avertir, de les isoler préventivement, dans l’hypothèse où ils auraient été infectés, et enfin de leur permettre de se faire tester.

Comment réaliser cette série d’opérations si le nombre de nouvelles contaminations quotidiennes s’approche de centaines, voire de milliers comme l’ont estimé à un moment les experts du Conseil scientifique ?

Chacun de nous peut apporter, à son niveau, une contribution à la maîtrise des chaînes de transmission du virus

Le débat est alors dominé par la possibilité de recourir à une application de tracing (Stop Covid) dont la fonction est de prévenir toute personne (parmi celles ayant installé l’appli) dont le smartphone aurait été enregistré à moins d’une certaine distance de celui d’une personne diagnostiquée positive au test PCR. Ce recours soulève des questions de protection de la vie privée, pertinente ou non du point de vue des spécialistes, qui explique sans doute une part de la défiance vis-à-vis de cet outil.

Par ailleurs, les méthodes épidémiologiques traditionnelles, efficaces sur l’investigation de clusters localisés, nécessitent à cette échelle des ressources humaines très importantes (environ 30 000 personnes selon les déclarations du Pr Jean-François Delfraissy lors de son audition au sénat du 15 avril 2020). Car recueillir les informations sur les personnes « contact » auprès d’une personne diagnostiquée positive peut s’avérer long et fastidieux. Cela repose en grande partie sur la mémoire de la personne qui doit se souvenir des individus avec lesquelles elle est entrée en contact. Parmi eux se trouvent naturellement des personnes bien connues mais aussi d’autres qu’elle n’est pas en mesure de contacter, voire d’identifier précisément (livreurs de colis, commerçants…).

Une solution simple, pragmatique, et peu évoquée

Pour faire face à ces difficultés, l’Ifep a développé, avec une équipe de citoyens bénévoles, une solution baptisée Mon geste en +1 qui permet à chacun de conserver la trace des personnes avec lesquelles il est entré en contact. En consignant ces informations quotidiennement sur une période glissante de 15 jours environ, sur support numérique ou non, on réduit drastiquement le temps passé à identifier les personnes « contact » d’une personne diagnostiquée positive au test PCR. Ce temps peut être mis à profit de la recherche et de l’alerte des personnes concernées. L’objectif est de réduire le délai entre la confirmation qu’une personne est porteuse du virus et l’isolement des personnes qui ont pu être en contact avec elle. C’est une véritable course de vitesse contre le virus, course dans laquelle chacun peut jouer un rôle : les autorités sanitaires mais aussi les citoyens.

Une telle démarche, à la portée de toute personne acceptant d’y consacrer 2 à 3 minutes par jour, permet à chacun de contribuer, à son échelle, à la maîtrise de la propagation du virus. Ainsi dans l’hypothèse où une personne se saurait infectée, elle serait en position de contribuer à l’identification de ses personnes contacts, au moins dans son cercle de proximité, sur la quinzaine écoulée sans aucun délai. Il s’agit là d’un service essentiel à rendre à ses proches, aux personnes que chacun est amené à fréquenter et de façon générale à la population tout entière. Accessoirement, le simple fait de dénombrer les personnes auxquelles il est possible que nous ayons transmis le virus constitue en soi un enseignement à vertu pédagogique. On peut en attendre un impact positif sur notre propension à respecter la distanciation et à limiter plus encore nos contacts.

Il sera naturellement nécessaire d’évaluer cette initiative, comme toutes les autres, même si le bon sens, la simplicité et l’efficacité immédiate n’ont pas toujours à être démontrés2. Au minimum, cette initiative aura été une manière de répondre à une aspiration de solidarité citoyenne. Elle pourrait à terme faire partie du kit de bonnes pratiques pour les crises à venir.

Notes :
1- La solution Mon geste en + est disponible sur www.mongesteenplus.org
2- Smith GC, Pell JP. Parachute use to prevent death and major trauma related to gravitational challenge: systematic review of randomised controlled trials. BMJ 2003;327:1459-1461.

*Président de l’Institut français de l’expérience patient – Rédacteur en chef adjoint
**Directeur de l’Institut français de l’expérience patient