Samuel Pozzi, un hygiéniste à découvrir

Par Jacques Fabry*

Son portrait en pied et en robe de chambre par John Singer Sargent est au Armand Hammer Museum of Art de Los Angeles. Il a des mains fines et le regard franc. Il est beau, svelte et élégant. Et comme pour Candide, on peut dire de lui : « sa physionomie annonçait son âme ». De fait, on lui trouve peu de défauts : amis des puissants comme des pauvres, toujours courtois, cultivé, soutien des arts et des poètes, curieux de tout, courageux dreyfusard, polyglotte et voyageur insatiable, séduisant et séducteur (Sarah Bernhardt ne fut-elle pas longtemps sa maîtresse et toujours son amie), ce fut un personnage clé du Paris mondain de la Belle Époque.

Si sa ville natale de Bergerac a donné son nom à son centre hospitalier, il est maintenant bien oublié. Or ce fut un immense médecin, plus qu’un pionnier, un fondateur de la chirurgie gynécologique, pratiquant dans l’hôpital parisien qui porte maintenant le nom de son maître : Paul Broca. On lui doit les techniques d’hystérectomies et de bien d’autres interventions, et la rédaction du premier traité moderne de gynécologie où on lit dans l’introduction : « Le chauvinisme est un des formes de l’ignorance ». De fait, lors de ses multiples voyages en Angleterre (où il rencontre Lister) et aux USA (où il visite la Mayo Clinic), il pointe le retard de la France, tout particulièrement en matière d’hygiène hospitalière. De retour, il applique « le rite écossais », avec hygiène manuelle, sprays phéniqués, catguts et drains décontaminés, etc. et arrive par ses talents relationnels à les diffuser efficacement autour de lui malgré des réserves chauvines du milieu1. Autre fait qui est remarquable, le respect qu’il montre à ses patients et surtout patientes, notamment sur le plan de la pudeur. C’était nouveau.

Julian Barnes est un immense écrivain britannique2, par ailleurs francophone et peut-être même francophile. La figure du Pr Samuel Pozzi est au cœur de son dernier livre : L’Homme en rouge3. Autour de lui, le récit devient une fresque minutieuse d’un temps trouble que l’on appelle curieusement la Belle Époque malgré sa corruption, ses vanités, ses cruautés. Un temps de diatribes, de calomnies et de duels. Et ce sont aussi des analyses fines et pleines d’humour des relations entre l’Angleterre et la France. Jérôme Garcin a raison d’y voir « un virulent apologue anti-brexit »4. Et Julian Barnes ouvre brillamment une page méconnue de l’hygiène hospitalière en France.

Notes
1- Ce qui bien sûr ne fut pas le cas de Semmelweis, atrabilaire et colérique, détesté dans son milieu.
2- Entre autres : Love & Co (1992), Le Perroquet de Flaubert (1996), Dix ans après (2002), Le Fracas du temps (2016)…
3- Barnes J. L’Homme en rouge. Paris: Mercure de France, 2020. 293 p.
4- Garcin J. L’Amour médecin. L’Obs. 17 septembre 2020. p. 80.

*Université de Lyon – Rédacteur en chef