L’implémentation, un nouveau défi

La rumeur diffuse. Elle commence à circuler au sein des sciences cliniques en général, lors des réflexions sur la gestion et la qualité des soins et, probablement assez vite, parmi les acteurs de la prévention des risques infectieux. Son défi : rien d’autre que de promouvoir un nouveau corpus scientifique qui ne nous laissera pas indifférents1.

Un problème récurrent que l’on connaît bien

Il n’est pas d’aujourd’hui. Citons un exemple : le cédrat (ancêtre de nos citrons) avait depuis longtemps montré sa capacité à prévenir et même guérir le scorbut qui affectait les marins. En 1747, un essai comparatif audacieux et remarquable pour l’époque, mené par James Lind, chirurgien écossais de la Royal Navy, confirmait formellement l’efficacité du cédrat. Toutefois la marine royale britannique – pourtant la meilleure de son temps – ne commença à adopter cette pratique que cinquante bonnes années plus tard et la marine commerciale… plus d’un siècle plus tard. Que de temps perdu pour ces pauvres marins, et déjà quel déni pour la santé basée sur la science !

Et on peut multiplier les exemples : diffusion lente de la vaccination antivariolique et plus tard du BCG et des autres vaccins qui font encore face à une méfiance systématique, utilisation longtemps (et encore maintenant) inappropriée des antibiotiques, adoption progressive mais lente des mesures de prévention vis-à-vis du Sida et d’autres pandémies, etc. Et plus encore, le champ immense des prescriptions médicamenteuses dont l’Assurance maladie nous dit combien elles s’éloignent des données scientifiques, et d’ailleurs des conseils de notre excellent confrère Prescrire.

Que se passe-t-il ? Lorsqu’une innovation de santé voit le jour, une démarche construite est rapidement organisée par le monde de la recherche pour juger de son efficacité, voire de son efficience. Il est bien sûr essentiel qu’il en soit ainsi. Si ces évaluations sont positives, on considère alors que cette innovation est prête pour être diffusée et mise en œuvre dans le système de santé. C’est logique, mais un peu trop rapide. Il manque une étape, car on constate vite un écart entre l’efficacité potentielle attendue et les modestes résultats de la mise en œuvre sur le terrain dans la vie réelle, par des professionnels nombreux et hétérogènes, dans un monde sanitaire complexe. En conclusion : établir scientifiquement l’efficacité d’une innovation ne garantit nullement de son adoption par ceux qui sont censés le faire. Il est souvent rapporté un délai de 17-20 ans entre une innovation (clinique) et sa mise en pratique et même alors, cette dernière n’est pas forcément généralisée2.

De la même façon pour la prévention des risques infectieux (PRI), la mise en œuvre effective de mesures de prévention pourtant validées scientifiquement n’a pas été si générale, ni si rapide, alors même qu’elles bénéficient de l’impératif « Primum non nocere » et devraient être en tête des préoccupations professionnelles. Il a fallu un bon demi-siècle pour que les évidences produites par Ignaz Semmelweis (et quelques autres) commencent à se traduire par des recommandations professionnelles et à être plus ou moins adoptées. Et le sont-elles encore vraiment au vu d’évaluations si variées d’une pratique ou d’une institution à l’autre ? Ouvrons le dossier des risques infectieux liés aux cathéters urinaires et surtout sanguins pour lequel on peut faire le même constat : des évidences fortes produites par des équipes d’hygiène, des évaluations comparatives solides des différentes techniques de soin, mais ensuite une place résiduelle toujours importante faite aux pratiques plus « traditionnelles » ou « routinières », associées à un niveau plus élevé de risque. Dernier exemple parmi mille : pourquoi l’antibioprophylaxie (hyper-encadrée scientifiquement) a-t-elle progressé si lentement en chirurgie, et pourquoi les évaluations de terrain sont-elles encore si variables ? Arrêtons les exemples… Il y a trop de trous dans la raquette.

Vers un nouveau domaine scientifique ?

Cette problématique est absolument générale et mondiale. Elle commence à prendre une dimension scientifique sous un label original : « Implementation science » que l’on peut traduire en français par « science de l’implémentation » ou « science de la mise en œuvre ». Rapidement, une revue scientifique internationale : Implementation Science, lui a été consacrée (mais Hygiènes s’y intéressera aussi, bien sûr). Ce vent neuf vient d’abord des États-Unis qui heureusement ne produisent pas que des absurdités géopolitiques. Il souffle aussi sur de nombreux pays dans le monde. Et des contributions françaises commencent à voir le jour3. Elles sont bienvenues.

L’objectif est clair : “Implementation science is the scientific study of methods and strategies that facilitate the uptake of evidence-based practice and research into regular use by practitioners and policymakers. The field of implementation science seeks to systematically close the gap between what we know and what we do (often referred to as the know-do gap) by identifying and addressing the barriers that slow or halt the uptake of proven health interventions and evidence-based practices4. » C’est donc la science qui étudie les méthodes permettant d’intégrer systématiquement les interventions fondées sur des données probantes dans la pratique courante. Elle vise à combler le fossé entre la recherche et la pratique réelle, pour améliorer la qualité et l’efficacité des soins et des services. Elle se concentre sur le comment implanter, en surmontant les barrières et en s’appuyant sur des stratégies structurées à développer pour chaque problématique particulière en relation avec un corpus scientifique d’ensemble.

Cela est-il vraiment nouveau ?

Monsieur Jourdain : « Par ma foi ! il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j’en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m’avoir appris cela5 » (Molière). Il est bien évident que les acteurs de l’hygiène font de l’implémentation depuis bien longtemps, comme Monsieur Jourdain de la prose. En fait ils voulaient surtout que ça marche, avec les moyens disponibles : audit et retour d’évaluation, information, formation… C’est un travail essentiel, mais nous pouvons accepter qu’il ait pu avoir des limites au regard de l’immense défi de l’implémentation des pratiques validées et de la complexité des obstacles à surmonter : au niveau des savoirs de base, de la compréhension des enjeux, des compétences de chacun, de la gestion des priorités dans les équipes, au niveau de la formation continue et de l’adaptation aux changements, au niveau des rôles professionnels et de leurs relations, à celui de la gestion des équipes, des établissements, de la politique de santé… Beaucoup de dimensions que l’on n’a pas forcément le temps et les moyens d’explorer.

Faire de l’implémentation une science est donc pour nous un enjeu important. Cela va nous amener à travailler davantage en équipes multidisciplinaires d’abord, avec les patients aussi, et avec des chercheurs en sciences humaines qui apporteront progressivement des outils d’analyse originaux6. C’est leur métier. Allons donc vers la nouvelle science de l’implémentation, une approche quasi philosophique en lien avec les théories du changement.


1- Bogdewic S.and al. From parallel tracks to integrated practiced: advancing the integration of quality ilmprovement and implementation science. BMJ Quality Saf. 2026;35(2):75-77.

2- Bauer M.S., Kirchner J.- Implementation science : what is it and why should I care? Psychiatry Research 2020;283:112376.

3- Voir : https://www.infectiologie.com/UserFiles/File/groupe-atb/at-3-
sciences-de-limplementation-g-birgand.pdf (Consulté le 25-02-2026).

4- Université de Washington, Department of global health : https://impsciuw.org/implementation-science/learn/implementation-science-overview/ (Consulté le 25-02-2026).

5- Molière. Le Bourgeois gentilhomme. Comédie-ballet. Versailles: 1670.

6- Kirchner J, Smith JL, Powell BJ, et al. Getting a clinical innovation into practice; an introduction to implementation strategies. Psychiatry Res. 2020;283:112467.