Trente-trois ans. Le chiffre pourrait sembler anodin, presque modeste, dans la longue histoire de l’hygiène hospitalière qui s’écrit depuis au moins deux siècles. Et pourtant, pour une revue scientifique spécialisée, survivre, se renouveler, s’adapter, continuer à éclairer, à former, à fédérer, est un exploit dont il faut mesurer toute la portée. Créée en 1993 par Jacques Fabry et Bernard Grynfogel qui sera relayé par Olivier Baradelle, Hygiènes est d’emblée la revue officielle de la Société française d’hygiène hospitalière (SF2H), un acteur majeur de la sécurité des soins de santé en France. Trente-trois ans, c’est un âge qui incarne à la fois la maturité, et la fidélité à une mission qu’elle va désormais poursuivre dans le cadre d’un important groupe de presse médicale.
Dès son premier numéro, Hygiènes porte une ambition : rapprocher la science de la réalité quotidienne des établissements, rapprocher les savoirs et les pratiques, rapprocher les professionnels entre eux et avec les patients. À une époque où les infections associées aux soins étaient encore trop souvent perçues comme des fatalités plutôt que comme des risques évitables, la revue a joué un rôle utile pour diffuser des repères, partager des analyses, documenter les progrès. Numéro après numéro, en appui à l’action de la SF2H, elle a contribué à installer une culture commune de prévention, de rigueur, de coopération. Ses milliers de pages ont accompagné la structuration de l’hygiène hospitalière en France : la montée en puissance des équipes opérationnelles d’hygiène et des structures d’appui, la professionnalisation des pratiques, l’intégration progressive du risque infectieux dans la gouvernance des établissements et dans la promotion globale de la qualité, l’affirmation du rôle central des soignants dans la maîtrise des transmissions, l’évolution des exigences réglementaires, mais aussi la transformation technologique et scientifique des approches.
Célébrer les trente-trois ans d’Hygiènes, c’est aussi prendre la mesure de ce qu’a représenté la dernière décennie. Elle a confronté la prévention du risque infectieux à des défis inédits, parfois vertigineux. La pandémie de Covid-19 a bouleversé les certitudes, accéléré les transformations, mis en lumière l’expertise des hygiénistes comme jamais auparavant. Dans ces périodes de crise, Hygiènes a été une boussole pour la communauté : un espace où l’on pouvait comprendre, analyser, comparer, apprendre. Ses articles ont permis de dépasser l’urgence, de replacer les décisions dans un cadre scientifique solide, de rappeler que la prévention est avant tout affaire de méthode, de cohérence et de constance.
Aujourd’hui, l’hygiène hospitalière fait face à de nouveaux défis : la résistance antimicrobienne, la complexité des parcours de soins, les pressions organisationnelles, les difficultés de recrutement, l’évolution des attentes sociétales en matière de transparence et de sécurité, sans oublier les innovations technologiques qui redéfinissent l’environnement de soins : data, intelligence artificielle, robotique de désinfection, nouveaux matériaux, modèles prédictifs… Dans ce paysage mouvant, Hygiènes conserve une mission essentielle : accompagner la transition, aider les professionnels à s’orienter, à hiérarchiser, à comprendre. Le lecteur y trouve des retours d’expérience, des synthèses, des analyses, des résultats de recherche, des éclairages réglementaires, mais aussi des articles qui racontent les réalités humaines de la prévention. Le champ est vaste, parce que l’hygiène hospitalière est, par nature, plurielle : elle est là pour tous et embrasse des perspectives techniques, mais aussi organisationnelles, éthiques, sociales. Hygiènes reflète cette diversité en donnant à lire non pas un point de vue particulier, mais celui d’une communauté.
Cette communauté, justement, s’est profondément renouvelée en vingt ans. Des générations de professionnels se sont formées dans les universités, au congrès de la SF2H et aussi par la revue. Des jeunes hygiénistes y ont signé leurs premiers articles. Des équipes y ont partagé leurs réussites, leurs difficultés, leurs innovations. Ce tissu de contributions fait de la revue plus qu’un simple outil : une archive vivante de l’intelligence collective d’une profession.
Une revue scientifique n’existe que par l’exigence qu’elle se fixe. Depuis trente-trois ans, Hygiènes cultive un équilibre subtil entre rigueur et accessibilité. Elle refuse le simplisme, mais refuse tout autant le jargon qui éloigne. Elle offre de la science, mais aussi du sens. Elle porte la voix de la SF2H et, à travers elle, l’expertise de centaines de professionnels qui, chaque jour, travaillent à rendre les soins plus sûrs.
À l’occasion de cet anniversaire, il faut saluer celles et ceux qui font vivre la revue : les auteurs, bien sûr, qui consacrent du temps et de l’énergie à partager leurs travaux ; les relecteurs, dont l’engagement discret garantit la qualité scientifique ; les membres du comité éditorial et du comité de rédaction, qui veillent à la cohérence éditoriale, et l’équipe en charge de la publication, sans laquelle aucune idée ne deviendrait article ; et bien sûr les lecteurs, fidèles, curieux, exigeants, qui donnent à la revue sa raison d’être.
Fêter les trente-trois ans d’Hygiènes, c’est enfin se tourner vers l’avenir. La revue continuera d’évoluer, de s’adapter aux nouveaux formats, aux nouveaux usages, aux nouvelles attentes. Elle poursuivra son ouverture internationale, afin de renforcer les échanges et de favoriser les comparaisons. Elle explorera les champs émergents, soutiendra les jeunes chercheurs, multipliera les ponts entre disciplines. Parce que l’hygiène hospitalière est aujourd’hui comme hier au croisement de la médecine, de la biologie, de l’ingénierie, des sciences humaines, du numérique, de la sociologie des organisations, et qu’elle ne peut avancer qu’en cultivant des dialogues féconds.