L’intelligence artificielle : est-ce pour nous ?

On vit une période un peu étonnante. Parmi les bouleversements en cours, il est bien possible que l’intelligence artificielle (IA)1 soit celui dont les effets soient les plus marquants et durables, bien que pas encore aisément prévisibles. Ceci dans tous les domaines et bien sûr pour la santé, les soins de santé et leur sécurité. Faut-il s’y mettre et y travailler vite ? Notre Congrès de Lille a justement choisi cette question cette année.

L’IA : une émergence en trois mouvements

D’abord une longue préparation presque silencieuse. Depuis Alan Turing, ce mathématicien génial qui a fait « penser les machines », puis s’est suicidé en 1954. Puis beaucoup d’autres savants. En résumé, le défi était de développer des sortes de « neurones artificiels » géants et accessibles en langage naturel. Un vrai défi. Il a mobilisé un nombre faramineux d’équipes scientifiques aux US, en Chine et en Europe. Cela a pris du temps, un bon demi-siècle. Mais on y est. (Largo)

Ensuite, en novembre 2023, c’est l’irruption dans l’espace public et le succès mondial de l’IA générative « de langage » avec ChatGPT2 et ses consœurs Claude ou Mistral et d’autres. Partout on la découvre, on en prend la mesure, on la teste. Chez soi, au travail… C’est gratuit. Poser les questions les plus invraisemblables. Écrire des lettres, des comptes rendus, des synthèses, peut-être même des éditoriaux… L’IA sait donc tout faire, a réponse à tout : de façon certes un peu stéréotypée, pas vraiment créative, ni toujours absolument exacte3, mais… sans faute d’orthographe. L’enthousiasme est universel. (Prestissimo)

Depuis, ça se calme et en fait ça devient vraiment sérieux avec la diffusion progressive mais rapide des applications professionnelles de l’IA générative « de langage », mais aussi celles des IA « de travail » dites agentiques qui peuvent même décider et agir. Jamais une innovation technologique ne s’est imposée aussi vite, ni le tracteur contre le cheval, ni l’électricité contre le charbon… Et malgré ses imperfections, tous les secteurs de l’activité humaine s’en emparent : pour la guerre ou la paix, pour la production ou la destruction, pour enseigner, informer ou désinformer, pour la beauté ou la laideur, pour promouvoir la santé ou non, pour tout. (Adagio)

C’est quand même un peu mystérieux…

Je ne sais si vous avez compris, moi pas. D’où vient que les applications d’IA aient des performances si exceptionnelles, qu’elles semblent le fruit d’une intelligence neuronale sans doute inconsciente mais apprenante. Générer des textes corrects et riches de sens, lire et interpréter des images, synthétiser des débats, résoudre des opérations mathématiques complexes, produire des logiciels s’exécutant assez correctement : c’est, on nous dit, le produit de milliards de connexions « synaptiques », sur tous les sujets, sur tous les supports et dans toutes les langues de l’internet accessible… Mais comment fait-il tout ça, sachant que la base d’apprentissage du logiciel est assez simpliste, ce n’est que la prédiction statistique du mot suivant dans une phrase ? À cette question du comment, même ChatGPT ne répond pas. « C’est bien ce fossé épistémologique béant qui s’est creusé, entre la manière dont cette technologie est mise en œuvre et les performances et les usages dont elle est capable, qui s’avère le plus déroutant. Jamais dans l’histoire des sciences et des technologies, ce type de fossé ne fut d’une telle ampleur »4.

... et peut-être dangereux

Les débats autour des risques de l’IA sont nombreux et conduisent à des propositions de régulations, voire de « moratoires » sur son développement, notamment en Europe5 et en France6. Le débat court aussi parmi les pères de l’IA, comme Yoshua Bengio de l’Université de Montréal qui milite pour l’établissement de « lignes rouges en matière de recherche et de développement », et pour le réveil de l’Europe sur le sujet. Sont redoutés :

  • l’extension des possibilités de manipulations et désinformations liées à l’absence de régulation, les forces du marché et les géants informatiques étant déterminants dans le développement de l’IA ;
  • l’affaiblissement qualitatif du travail humain (comme la perte d’expertise de professionnels trop assistés) et les effets négatifs sur l’emploi (surtout pour les tâches répétitives) ;
  • la mauvaise gestion de risques associés à des technologies qui peuvent devenir très autonomes ;
  • en cas de défaillances et d’effets nocifs, l’attribution difficile de la responsabilité au concepteur, à l’organisateur, à l’opérateur ou… à la machine ;
  • de façon plus globale, l’agonie du politique par émergence d’une « data driven society »7 ;
  • et même l’émergence d’une forme nouvelle de religion8.

Donc, beaucoup de menaces potentielles. La consigne est donc une grande vigilance et le contrôle par des « professionnels de la profession », comme cela est prôné en Europe et en France. Toutefois soyons raisonnables : la majorité de ces menaces n’a pas encore été observée sur une si large échelle, ni dans tous les secteurs. Alors…

L’IA pour les soins de santé

Voilà un champ d’application qui connaît déjà de beaux succès validés par des travaux solides. Quelques exemples. De façon très spectaculaire, la lecture automatisée des images radiologiques (scanners, IRM ou mammographies par exemple) augmente la qualité et la vitesse d’appréciation finale par le radiologue. Celui-ci doit toutefois avoir le dernier mot. N’est-ce pas un enjeu essentiel pour de vrais progrès en matière de traitements, pour des cancers par exemple. Autre exemple : un algorithme IA de l’INRIA détecte de minuscules anévrismes cérébraux, causes potentielles d’hémorragies… de ce fait, évitables. S’agissant de la lecture des tissus obtenus par biopsie ou par opération chirurgicale, l’IA a déjà une bonne expérience et des validations scientifiques indiscutables. Ça marche donc souvent.

Il en est de même pour la chirurgie assistée par ordinateur et pour le renforcement de la sécurité anesthésique, pour le suivi des patients atteints de pathologie chronique comme le diabète, pour les recherches en cours sur la médecine prédictive utilisant l’historique des événements et des soins, pour estimer la pathogénicité des mutations génétiques, etc. D’énormes chantiers ont été mis en œuvre et continueront à l’être.

À son tour, la prévention des risques infectieux et l’hygiène ne doivent-elles pas aussi entrer dans la danse ? Avec l’aide d’équipes bien rodées à l’IA, nous pouvons et même devons pousser cette porte, identifier les enjeux les plus porteurs et mener les expérimentations nécessaires. Plusieurs d’entre eux sont à notre portée à court, moyen ou long terme. Voici quelques exemples :

  • D’abord celui de la surveillance et du signalement. Un article de ce numéro9 analyse les perspectives concernant le dispositif de signalement des infections associées aux soins. Est soulignée la nécessité d’améliorer la surveillance et l’analyse des événements objets de signalement : l’IA peut justement assister le signalement par des améliorations de la cohérence des données avant transmission. Reste que la surveillance par elle-même, menée dans un esprit d’évaluation des risques au niveau local, peut aussi bénéficier d’outils d’analyse prédictive (à développer) permettant de prévoir, puis de cibler le travail de vigilance par les équipes de soins et les hygiénistes.
  • De façon plus globale, les efforts de prévention et de vigilance devraient aussi bénéficier d’un ciblage par une analyse continue des données cliniques et microbiologiques au niveau local ou même régional. Les techniques d’IA seraient là aussi d’une grande aide.
  • Enfin au niveau national et sur le modèle du projet PReVIX10 qui vient de débuter, un dispositif national (associant méthode épidémiologique et IA) devrait aider les acteurs locaux à répondre de façon plus rapide et adaptée aux risques nouveaux liés aux micro-organismes résistants ou émergents les plus agressifs.

L’IA et la revue Hygiènes

Comme pour tous les médias, l’utilisation de l’IA est pour Hygiènes un vrai sujet. La proportion des contributions réalisées par IA, proposées aux revues médicales et scientifiques est en croissance rapide dans le monde. Tout le monde s’en plaint. Nous sommes encore peu menacés à ce jour, mais peut-on laisser aller les choses sans réagir. Lors du prochain Congrès de Lille, le comité de rédaction devra adopter une stratégie préventive. Il faut sans doute distinguer deux niveaux d’utilisation de l’IA : (1) pour écrire un texte en partant seulement de quelques données et d’un minimum d’idées ou de questions, (2) ou pour vérifier secondairement la qualité rédactionnelle, la lisibilité des figures, la pertinence des références, etc. Je proposerai que la seconde utilisation soit acceptée, mais que la première soit refusée, l’avis du rédacteur en chef et une vérification par « débunkage » (Winston AI) permettant d’en juger. Il en va de même des emprunts extensifs non autorisés qui doivent eux aussi être rejetés.

Ainsi Hygiènes continuera à accompagner notre vie professionnelle comme la revue saine et utile à laquelle nous pouvons faire confiance.


1- L’expression a été introduite en 1955 par John MacCarthy lors d’un Summer camp célèbre à Dartmouth.

2- Plus de 100 millions d’utilisateurs, nous dit-on.

3- Parfois vraiment aberrante, on parle alors d’hallucinations.

4- Hughes Bersini (Université Libre de Bruxelles) dans Le Monde du 26 décembre 2023.

5- La loi européenne sur l’intelligence artificielle est accessible à : https://artificialintelligenceact.eu/fr/ (Consulté le 04-05-2026).

6- Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique. IA : La DGCCRF coordonnera l’action des autorités de surveillance en France [Internet]. 9 septembre 2025. Accessible à :  https://www.economie.gouv.fr/dgccrf/actualites-dgccrf/ia-la-dgccrf-coordonnera-laction-des-autorites-de-surveillance-en-france (Consulté le 04-05-2026).

7- Lire Éric Sadin, L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle. L’échappée, 2018.

8- Lire Clément Camar-Mercier, La tentation artificielle. Actes Sud, 2025.

9- L’intelligence artificielle au service du signalement des infections associées aux soins : opportunités et limites - Mélanie Ohanian et Pierre Parneix.

10- Lire : Prédire la prochaine pandémie. Sciences et Avenir, mars 2026 pp. 67-69.